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Blog des Militants Communistes d'Arras

Blog de la section du Parti Communiste d'Arras. 14 avenue de l'hippodrome 62000 mail: arraspcf@gmail.com

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Le billet d'Alcide: Les aventures humoristiques de Gavroche

LES VACANCES APPRENANTES.

À notre retour de Mars, comme prévu on atterri, bronzés comme des Siciliens, Minne et moi chez Papi-Mamie, sans les darons. La fête. Minne a eu son lot de câlins pou-pouce et moi de choux à la crème. Papi nous a dit : « Bon les mômes, votre ministre il l’a dit : « vacances apprenantes ». J’sais pas bien ce que ça veut dire, sauf pour les fils de bourges qui sont chez les scouts, mais j’vais vous faire votre éducation à tous les deux. » Mamie, elle se bidonnait dans sa cuisine. Nous on s’est dit : « Purée, on va en reprendre pour cent balles de 36 et de la résistance, et des palettes que le papi il a balancé sur les flics quand son patron il a fermé l’usine et qu’il a été viré avec tous ses potes. Par cœur on les connaît, avec sa façon de voir la révolution, Marie-Antoinette et tous les rois, et vive Louise Michel ... » Minne elle, pour tout ça, elle a la parade ; elle se love sur ses genoux – je vois bien, elle rêve – lui, il est tout tendre, et, de temps en temps, il lui fait un bisou sur le front ou caresse ses cheveux, mais moi, le grand, je me sens obligé d’écouter et d’inventer des questions. Dans le fond, je l’aime bien mon papi, c’est un rigolo à tout le temps râler. Je comprends pas toujours ce qu’il raconte mais bon il y met du cœur, il s’énerve tout seul, et c’est marrant. Mamie, derrière son dos, des fois, elle dévisse sa tempe de l’index.

Mais, ce coup-ci, pas de 36, pas de 89, pas de grève et de manifs. Papi, il nous a emmenés au jardin tout sec à cause de la canicule, mais plein de légumes que mon père il sait de qui tenir. D’habitude, il râle quand on y va : « mets pas tes pieds ici, pas celle-là, elle est pas mûre. Tu sais pas distinguer le cerfeuil du persil ? Pousse toi de là ! Et pas trop d’eau. Mes tomates n’ont pas à subir le supplice de l’entonnoir, etc, etc. »

Mais là, le Papi, Minne et moi, on l’a pas reconnu. Aux petits soins pour nous. C’est fou ce qu’on a découvert comme insectes dans la terre et ses légumes. On est restés des heures à guetter les abeilles et les bourdons, les coccinelles de toutes les couleurs, le papillons. Et pi les oiseaux qu’il nourrit. Je sais en reconnaître au moins cinq différents. Et pi, les légumes et les mauvaises herbes. On a goûté des trucs que jamais j’aurais osé y toucher. « Y a pas de mauvaises herbes, pas plus qu’il y a de mauvais enfants. C’est quoi ce délire, » il a dit. Des fois, il parlait seulement pour lui. Et on avait le droit de toucher à ses outils. On a même semé des mâches. Minne, elle a fait pousser des haricots dans un verre d’eau. Elle n’en revenait pas. Finalement, c’est chouette d’écosser des petits pois, on a le temps de penser ; des fois ça gicle. Et les pommes de terre à gratter, et goûter les carottes crues…

En rentrant à la maison, tranquillement à pied, on repassait au bistrot. Et top ! limonade maison, bien fraîche. C’est mieux que du coca. Papi, un, deux trois petits coups de rouge avec ses potes. « C’est ici qu’on devient prolétaires, des vrais, » il a dit un pote à mon grand-père. J’ai rien compris. Il y en avait que pour le mèches blondes de ma petite sœur. Et Papi il était fier comme un paon (c’est lui qui m’a appris l’expression).

Faute de Tour de France, l’après-midi, Mamie, après la vaisselle, elle venait avec ses albums photos. Tous nos ancêtres, même ceux qu’elle est fâchée avec eux. Jusqu’à la guerre 14. Deux tontons à ma mamie ont été fusillés par les nazis. 17 et 19 ans, parce que communistes et résistants. Elle a dit : « Je les ai pas connus, mais ton arrière-grand-mère, ma mère, elle ne s’en est jamais remise. » Ils étaient beaux. C’est drôle mon père, il en a jamais parlé. Elle nous a même montré des photos d’elle et de papi, quand ils étaient amoureux à la ducasse devant les autotampons. Minne elle a demandé quand ils avaient fait l’amour pour la première fois. Elle a rigolé, mais elle a pas répondu. Elle a juste dit : « Tu sais ma Minette, en ce temps là, fallait faire attention ; il n’y avait pas la pilule alors t’avais vite ramassé un gosse. Alors du coup on regardait à deux fois ». Et pi, on a vu des photos que jamais nos darons ils nous ont montrées. Maman enceinte de moi, de Minne et mon père dans une manif contre Fillon (je sais pas qui c’est).

Aujourd’hui, Minne sait faire des crêpes, des choux, rissoler les morceaux de lapin, couper les queues des haricots verts. Pour le tricot faudra attendre. Moi, j’ai eu le droit de toucher à la perceuse et à la scie de papi. J’ai même mis en peinture. On a fabriqué une nouvelle maison pour les mésanges du jardin et une boîte pour les insectes car la sienne elle était toute pourrie.

1/2 Et alors, pendant qu’on bricolait ou le soir avant dîner papi, avec Minne sur ses genoux, nous lisait des poèmes. Il y en a, il se les récitait par cœur. C’était beau comme le bruit des torrents d’Ardèche, à Mars. Il a dit qu’il savait par cœur « Les effarés » de Rimbaud depuis qu’il avait l’âge de Minne. La première fois qu’il l’a récité, Minne, elle a pleuré. Pi elle a dit: « encore Papi » . C’est bien une fille. Moi, c’est « Un jour viendra, couleur d’orange ». Je l’ai appris par cœur avec la « Rose et le Réséda ». C’est comme du Rap mais en plus ..., je sais pas comment dire, en plus que t’as un trouble dans tout ton corps. Et pi, il en a dit des rigolos. Il nous a lu : « Ton cul est rond comme une horloge » de je sais plus qui1 , même que ma grand-mère elle a dit : « Non mais t’as pas honte de leur réciter des trucs pareils ». Papi il a haussé les épaules. Faut dire que j’ai rien compris à son histoire d’horloge et d’aiguilles, mais j’ai trouvé ça rudement rigolo. « Est-ce qu’on a besoin de comprendre tout de suite un poème pour l’aimer ? T’as vu ça où ? » a-t-il dit, un peu colère, un moment après, à ma grand-mère. J’ai cru comprendre que des fois il y avait de l’orage chez les Enjolras.

Et pi, un soir, pendant que papi, il faisait la gueule devant la télé, j’ai entendu Mamie depuis la cuisine qui disait à Minne :

– Tu sais vous avez de la chance Gavroche et toi. Depuis le coronavirus, c’est la première fois que je le retrouve comme ça. Quand on n’est qu’à deux, il ne desserre pas les dents de la journée. Il mange sans dire un mot, même pas pour me dire si c’est bon. S’il file pas au jardin tout de suite jusqu’à pas d’heure, sans s’arrêter au bistrot, il s’installe devant le bureau et met son nez dans ses poèmes ou les journaux comme ça jusqu’au soir, sans un mot. Et si je m’approche, il m’envoie promener. L’autre jour, avant que vous arriviez, je l’ai attrapé parce que j’avais peur qu’il fasse comme ça avec vous, et je lui ai fait la leçon. Il a grinché comme un vieille porte. Il m’a seulement dit : « J’ai pas fait mai 68 pour ça ! ». Et il m’a tourné le dos. Du coup, j’y ai répondu : « Et moi, tu crois que j’ai fait mai 68 pour ça, moi aussi? Il n’y a pas que toi qui as occupé son usine. Moi aussi dis, donc. C’est pas une raison pour me faire la gueule ». Du coup, il s’est levé. Il avait les larmes aux yeux, ton grand-père. Il m’a serrée dans ses bras et il a demandé pardon. Mais je vois bien ce qu’il trotte dans sa tête. Ah ! Tu sais ma Minnotte, c’est pas bon de vieillir par les temps qui courent ! Allez t’occupes, et te prends pas la tête, c’est notre lot à nous les femmes. Tiens mets la table, ma chérie.

Quand nos darons ils nous ont récupérés, en cœur avec Minne, en regardant, tout sourire, Papi on a répondu : « Et dire qu’on voulait pas de « vacances apprenantes » ; on a plein choses à vous raconter. Vous allez être épatatés. » Ma reume, elle les a regardés, eux, main dans la main, et elle pointé du pouce en souriant. Vivent les papi-mamie.

Signé Gavroche ,

le 12 septembre 2020

1

Allain Leprest

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POUR JULIETTE CE SERA PRAIRIAL.

Signé Gavroche suite,

Ah ! La Zumba, lundi soir, 21 septembre, vers six heures au gymnase Maradona ! Ô la rigolade ! À attraper des crampes aux zigos sous les masques !

Il y avait Minne, bien sûr avec son kimono tout neuf bien rangé dans son sac, moi avec mes crampons tout neufs aussi et ma tenue aux couleurs du club offerts par Papi-mamie côté maman, tous les copains du foot, Gibus bien sûr, Aïcha pour le judo. Bref toute la bande de sportifs des anciens de Triolet, tous en zorro, vert, blanc, rouge, jaune, bleu, blanc. Yasmine en survêt-classe pour nous accueillir et Kalid notre chef à tous. Et pi tous les entraîneurs. Tout le monde sur les gradins au-dessus des vestiaires.

Yasmine a fait le tri de tous les champions : les petits d’un côté tout en haut, les footeux à gauche, les grands pour le judo au centre et les pas nombreux, les boxeurs sur la droite. On le voyait pas sous nos masques, mais que de la joie dans l’air pour une saison d’enfer, comme Alaphilippe.

On venait juste de faire l’appel et les entraîneurs avaient ramassé les feuilles d’inscription. Tout le monde a dû se rasseoir à cause des barrières sanitaires : chacun son tour.

C’est à ce moment-là, qu’elle est entrée avec ses copines. Qu’est-ce qu’elle est canon, Juliette, la sœur de Kalid ! C’est la star de Minne et de Aïcha. Bon, c’est la star de nous tous.

Ceinture noire de judo 2ième dam, plusieurs fois qualifiée en national, 1 mètre 70, 55 kg de dynamite. Elle entraîne les baby judo, les minimes et les cadets. Tout en mixte obligé, c’est elle qui a fixé la règle au club.

Il y a pas un barbu ni un frimeur à Béemme qui s’aviserait de la serrer dans une cage d’escalier ou qui tenterait seulement de faire une réflexion sur sa tenue. Primo, elle te démolirait une épaule en rien de temps, secundo, c’est la sœur à Kalid. Et il aurait sûrement le coup de poing facile si on touchait à sa sœur. C’est lui qui entraîne au club. Et puis il y a le reste de la famille, les grands frères mariés qui bossent à l’usine. Ils auraient tôt fait de te mettre en pièces une Béemme de frime à coups de manches de pioche (ça s’est vu une fois pour calmer une baston qui allait mal tourner). Mais il y a pas besoin de ça. Les Boumédienne c’est la référence dans le quartier. Secours pop, syndicat, et tout. Et puis Juliette c’est notre déesse : 20 ans, école d’ingénieurs en quatrième année, des cheveux d’ébène, mais des cheveux qui ruissellent de partout tellement elle en a, des grands noirs, à faire rougir Gibus, un sourire de rêve, qu’avec ça elle dompterait des guépards. Elle donne des cours de maths le mercredi à ceux qui veulent. Elle rigole pas ; c’est comme au judo.

Oh ! Le coup qu’elle nous a fait la Juliette ! Entrée de reine : robe bleu blanc rouge, copie de celle du couturier qu’il met un maillot de marin, je l’ai vu à la télé – Jean-Paul Gauthier, il s’appelle ample, juste au-dessous du genou, le sein gauche découvert tout, voile rouge carmin sur ses cheveux, cocarde tricolore sur le sein droit, ballerines bleues. Trois tours de danse. La clâsseu ! Ah ! Oui la classe !

On est resté sur le cul, bien deux minutes, bouche grande ouverte sous le masque, avant d’applaudir et de pousser les youyous. Maintenant que j’y repense, il a dû y avoir du Yasmine là-dessous. Mais quel spectacle ! Comme dans un tableau de je sais plus qui.

– Ben quoi les naze ! elle a dit. Vous l’avez pas entendu le bouffon l’aut’soir à la télé ! Les mecs y peuvent venir en cours habillés comme des sacs avec des shorts et des marcel de minables et trois poils sous le menton pas rasé que ça fait sale, voire avec du Lacoste pour la frime mais surtout des Nike cousues par des gosses, et nous les nanas : pas de jupes au ras du bonheur, pas de décolleté, pas de cheveux au vent : une tenue républicaine, il a dit le ministre. Eh ben moi, j’ai mis ma tenue

1/2 républicaine, comme à la Révolution. Elle est pas belle ma République ? Ben quoi, elle vous plaît pas ma robe ? C’est le rouge peut-être ?

On était tous scotchés. Elle a repris :

– Et toi, là, Gibus ? Qu’est-ce que t’as à glousser ? Pourquoi t’es rouge ? T’aimes pas mes seins ? Sûr, on touche pas Gibus ! Ça c’est pas permis. Sauf si c’est moi qui dis.

Silence et sourires sous les masques. Solidarité avec Gibus, de peur de s’en prendre une aussi .

– Ben alors , s’adressant à Minne, et toi ma Minette ? Qu’est-ce que t’en penses de ma tenue républicaine? Ils sont pas beaux mes seins nourriciers ? Et les ballerines est-ce qu’elles mettent bien en valeur mes jambes? Tiens c’est pour toi. Cadeau.

Et elle lui jette sa cocarde et poursuit.

– Notez les mecs, mon directeur d’études, il doit pas beaucoup aimer la République ou les seins nus, et la liberté pour les filles non plus. Il a appelé les vigiles qui m’ont sortie de l’amphi. Ils osaient pas me toucher, les braves. Du coup, tout l’amphi est sorti sauf les Lacoste à papa. J’ai eu beau lui dire qu’on était en République, que je l’honorais ainsi la liberté pour obéir aux souhaits du ministre. Rien n’y a fait. Il n’a rien voulu savoir : conseil de discipline en octobre, pour trouble à l’ordre public. Il a pas osé dire : républicain. On va bien rigoler.

– Allez les filles, puisque j’ai été ovationnée par de sincères républicains de l’Ecole Triolet, on va leur offrir « en live » le calendrier républicain 2020. Sortez vos poitrines abondantes les copines – si vous en avez – et bonnet phrygien pour tout le monde. Toi Yasmine tu feras Floréal, tellement t’es belle ma Yasmine.

Après sur le tatamis, ça du être une autre affaire. Minne est rentrée crevée avec sa cocarde. Elle a raconté en détail à nos viocs ! Mon père il était mort de rire. Ma mère a dit :

– Bon, si Yasmine s’habille pour floréal, moi, je prendrai fructidor. Juliette prendra Prairial, je suppose.

J’ai pas tout compris.

Signé Gavroche, le 29 septembre

In memoriam

Signé Gavroche (suite)

Ce dimanche, on est rentrés tôt du footing famille. Depuis qu’il a recommencé mon reup il a retrouvé la forme. Ma reum, elle est toujours au top. Elle a vite filé sous la douche et s’est mise à la cuisine. Minne lui a collé aux basques et moi je me suis fait houspiller parce que je bidouillais dans les caisses légumes du balcon.

Sur les coups de midi, des vieux « classes » tous les deux ont toqué à la porte de l’appart’. C’est Minne qui a ouvert, figée sur place, les yeux comme des billes, même pas prête à reclaquer sur la vioque. Elle a même pas su répondre au « Bonjour Minne, c’est bien toi Minne, n’est-cepas ?».

Statufiée, la Minne qui n’en revient pas. Devant elle, une dame, élégante, soignée comme ma grand-mère quand elle sort, mais encore plus, mince et svelte, en pantalon avec un ensemble discret assorti et un petit foulard de soie coloré pour mettre en valeur une figure pleine de douceur, qui en jette quoi et à qui tout de suite on a envie de parler poliment. Derrière, un bonhomme, assez grand, cheveux gris, avec des lunettes cerclées rondes d’intello en costard cravate gris-classe avec un bouquet de fleurs dans une main et l’autre cachée derrière dos. Il en jette. Il a quelque chose de Mohammed, notre pépé chibani, sauf que lui c’est la djellaba qui en jette. Tout de suite ils m’ont paru sympas. Je ne sais pas dire pourquoi. C’était comme un parfum autour d’eux.

Je me suis collé à côté de Minne, solidaire. Mais je ne pouvais piper rien. Embouteillage au pharynx.

Du fond de la salle, on a entendu la reum qui, sans les avoir vus, a appelé :

- Monsieur et Madame Lescure ! J’arrive, j’arrive, entrez, entrez … le temps que je me sèche les mains.

Le father, il est arrivé de la chambre, lui aussi en costard d’à les dimanches, mais en chemise, cravate de mariage, comme pour les grands jours. En même temps que maman, il est arrivé pour nous délivrer – Minne avait encore la main sur la clinche – mais ému, troublé comme je l’avais jamais vu. Ma mère et lui on aurait dit qu’ils étaient redevenus des enfants à qui on fait honneur d’accueillir des personnages importants. Nous on était là comme des grandes courges muettes.

Et maman qui tombe dans les bras de la vieille dame, qui la serre dans ses bras longtemps et l’embrasse chaudement.

- Ô ma petite Luce, ma petite Luce, il y a si longtemps... tu venais juste d’avoir te deuxième ! Six ans au moins ! Que tu es belle, ma grande, que tu es belle. Et comme elle te ressemble ta petite. On dirait toi il y a trente ans. Comme je suis heureuse.

Et s’adressant à mon père :

- Et toi grand dadais, viens dans mes bras, viens ! Je suis fière de toi mon grand ! Embrassemoi fort.

La reum, elle est rouge jusqu’aux oreilles, jusqu’au bout des doigts de pied, même. Elle essuie discrètement ses yeux et prend le bouquet que lui tend le Monsieur. Elle hésite et l’embrasse à son tour. Lui il sort sa main de derrière son dos et tend une bouteille de vin à mon père :

- Tiens, mon Pierrot. Tu tiens le choc ? Prends ça ; c’est pour le fromage, ça nous remontera le moral.

Puis se tournant vers ma mère, et s’adressant à sa femme:

- Qui l’aurait dit, ma chérie, que ces deux là feraient un si beau couple ! Hein ?

- C’est vrai, Lucien, a dit la dame. Cela ne nous rajeunit pas.

1/4 Nous deux, Minne et moi moi on est là plantés comme des ploucs à nous lancer des glances interrogatifs. Ils pourraient nous affranchir tout de même.

- Ah ! Madame, a poursuivi ma mère, vous êtes toujours la même, comme il y a six ans, comme avant. Comme je suis honorée et fière de vous voir là.

- Et moi donc, ma petite Luce. Toujours la même, toujours la même... Puisses-tu si bien dire. Mais tout va bien. On essaie de rester dans le coup, de ce côté là non, on ne vieillit pas. Mais mon Lucien est tout retourné. Il croyait retrouver une petite fille, il est devant une jolie femme avec des beaux enfants. Et un sacré bonhomme.

- Bon, les femmes, on reste sur le palier ? a dit le dénommé Lucien.

Et tout le monde est allé vers notre salle-salon. La dame a pris le bras de ma mère et s’est appuyée dessus et Lucien a pris notre Pierrot par les épaules, comme je fais avec mes potes. Nous on a suivi. C’était pas le moment qu’on moufte, on aurait cassé l’ambiance.

On est restés plantés là, devant eux qui ont squatté les fauteuils et canapés. La dame au regard bleu, un peu humide, nous sourit tendrement. Elle me trouble. Lui, Lucien, regarde mon père avec curiosité, amitié, c’est clair ; il nous observe et nous estime avec une sorte de bienveillance comme fait mon grand-père, parfois. Ça se sent ça doit être un brave type. Minne est très gênée ; elle va craquer. Elle n’arrête pas de tirer sur sa robe et de remonter ses boucles blondes. Moi, je sais plus quoi faire, où mettrez les mains. Je voudrais être au bout du monde, à vrai dire à l’autre bout de la cité en train de vider un paquet de frites avec Gibus et Aïcha. J’ai comme l’impression qu’en ce moment on est de trop. Les vieux nous impressionnent et on ne sait pas dire ni comment ni pourquoi.

C’est la reum qui nous remet au centre.

- Gavroche, mon grand, et toi ma Minette, occupez-vous de l’apéro. Soyez gentils. Le plateau et les verres sont sur la table de la cuisine, le champagne au frigo. Pour vous, prenez ce qui vous fera plaisir.

Et nous on est là ! Dans le brouillard, c’est à nous qu’est destiné le message ? L’apéro ? Mais quel apéro ? Les verres ? Mais quels verres ? Et le champagne ? Mais quel champagne ? C’est qu’on peut être comme un vrai déb, des fois ! Donc les vrais debs, c’est comme ça qu’ils sont tout le temps ! Quelle galère ! Bon revenons sur terre. Mon secours, comme souvent, vient de Minne.

- Maman, je croyais que … Yasmine ?

- Yasmine ? Elle va nous rejoindre ma douce. Elle ne va pas tarder. Ah ! Mais ! J’ai oublié de faire les présentations : voici Monsieur et Madame Lescure, nos instits, à ton père, à Yasmine et à moi. Ce sont nos Monsieur et Madame Célestin à nous. La dernière fois que nous nous sommes vus tu étais bébé Minne et toi ma puce, tu venais d’avoir trois ans. Embrassez-les forts mes amours. Nous leur devons tout, ce que nous sommes devenus, ce que nous savons, mais surtout le goût de la révolte, de la solidarité et notre engagement pour l’égalité et la liberté. Ils nous ont appris à dire non. Tu dois comprendre cela Gavroche. Tu as de qui tenir tu vois.

- Bon, alors ? Faîtes pas les timides, a rajouté notre Pierrot qui était redevenu l’élève de Monsieur et Madame Lescure, bougez-vous et occupez-vous de l’apéro. Ça vous en jette, hein ? Que trente et quelques années après, d’élèves nous soyons devenus des amis? C’est grâce à eux que Yasmine, ta mère et moi sommes ce que nous sommes et qu’on fait de notre mieux pour vous transmettre ce qu’ils nous ont appris de la vie.

Et puis Yasmine, comme un soleil, dans une nouvelle robe de sa composition, est arrivée. Mme Lescure à les regarder toutes les deux, ma mère et elle, a eu tout à coup les larmes aux yeux. M. Lescure, aussi, surtout lorsqu’il tenait dans les siennes les deux mains de Yasmine, du bout des bras.

Je ne comprenais rien de tout cela, de ces affaires de grands. M. Lescure a dit à Yasmine :

- Et tes parents ? Ils m’en veulent toujours autant ?

2/4 - Non. Avec le temps, ils ont changé. Ils ne sont plus qu’à deux aujourd’hui. Mon père a fini par comprendre qu’on lui avait raconté des cracs et qu’à force d’obéir à tout le monde, ses patrons s’étaient bien foutu de lui. Il croyait que vous en vouliez à sa religion, alors vous étiez le diable. Je lui ai ouvert les yeux, si je puis dire. Il me respecte parce que je suis instruite et que je conduis ma vie, que je n’ai pas peur comme lui. Devenu méfiant, il ne va plus à la mosquée que le vendredi. Ma mère c’est différent. Je suis sa fille aînée, sa seule fille. Je suis une femme. Elle m’a toujours soutenue et a compris que j’avais eu raison de choisir de ne plus être soumise comme elle. Elle m’en veut un peu parce que je n’ai pas encore d’enfants. Mais bon. On se parle mieux maintenant.

Mais pourquoi étaient-ils tous aussi émus de se retrouver ? Peut-être, dans vingt ans, si je revois Célestine et son Célestin, qu’avec Gibus on sera là devant elle comme des grands bébêtes à pas savoir quoi dire.

Pendant le repas, ils se sont raconté plein d’histoires. Nous on n’en comprenait rien, mais on a appris plein de choses sur nos parents qu’on ne savait pas. C’était marrant. Ma mère des fois faisait sa timide, rougissait et disait que c’était pas vrai, que ça ne s’était pas passé comme ça et tout. Mon father alors, il rigolait avec ses yeux en regardant M. Lescure. Mais on n’a pas su comment ils étaient tombés amoureux. Dommage.

Mais pourquoi ils avaient l’air si émus de se retrouver qu’on ne comptait plus ou presque ? Personne n’était mort dans la famille.

Ah, mais oui. Tout à coup j’ai compris pourquoi mes parents, ils avaient invité leurs anciens maîtres d’école. Enfin , je sais pas. Je devine. Le goût de la révolte. C’est le meurtre du prof de Conflans, Monsieur Paty. Monsieur Paty devait être parmi eux sans que son nom n’ait encore prononcé.

C’est venu au café. Minne a dit qu’elle tuerait celui qui ferait du mal à Mme Célestin. Tout le monde l’a regardée gravement. Yasmine lui a dit c’est bien mais on ne répond pas à la violence par la violence. La justice est là pour punir les coupables. Et Minne a fait sa moue.

M. Lescure a écouté tout le monde, silencieux, ailleurs, comme si on parlait de l’assassinat de son propre fils. Puis il a dit :

- C’était en mars 62. A quelques jours de la signature des accords d’Evian signifiant la paix en Algérie, le retour de mon frère, la fin des angoisses à la maison. Je devais avoir ton âge Gavroche, un an de plus peut-être. J’étais en quatrième…

Alors j’ai ouvert grand mes esgourdes, j’ai mis la mémoire vive sur 20 Go pour ne rien oublier et j’ai fixé M. Lescure. Il continuait.

- Quelques jours avant, le 15 mars exactement, la radio nous avait appris qu’un commando de l’OAS avait abattu lâchement six éducateurs des centres sociaux qui étaient en réunion de travail à Château-Royal à Alger. Parmi eux il y avait un inspecteur d’académie, Max Marchand, un écrivain Mouloud Ferraoun, et quatre autres enseignants : Salah Ould Aoudia, Ali Hammoutene, Robert Eymard, et Robert Basset. Passionnés par l’enseignement, animés par un idéal de justice et de partage, ils avaient rejoint, pour certains dès le tout début, les centres sociaux éducatifs créés en 1955 par Germaine Tillion une sociologue ancienne résistante. Ils étaient devenus les principaux responsables de cette structure directement rattachée à l’Éducation nationale. Ils avaient rang d’inspecteurs. Ils s’occupaient de l’éducation et de l’instruction des enfants algériens privés d’école pour beaucoup à cette époque.

- C’est quoi l’OAS, M. Lescure ? ai-je osé.

- Ton grand-père te l’expliquera. Laisse-moi poursuivre. Donc, ce matin-là, à midi, à la sortie des cours, le directeur du collège (on ne disait pas principal à l’époque) a aligné devant lui toutes les classes en rangs, devant le perron central de l’entrée. Il s’est posté devant nous, grave. C’était un homme juste et bon qui avait une grande autorité sur nous. Nous l’admirions car il connaissait individuellement chacun d’entre nous et s’occupait de tous surtout ceux qui étaient les plus pauvres et les plus désespérés devant l’école. Il nous a parlé de la monstruosité des assassins, leur barbarie révélée devant l’humanité entière parce qu’ils avaient tué des enseignants

3/4 accomplissant leur devoir d’émancipation humaine, révélant ainsi leur vraie nature fasciste et leur volonté de maintenir par la terreur les Algériens et les Français dans l’obscurantisme et la haine de l’autre. Marchand et ses amis, avait-il dit, méritent leur place au Panthéon. Plus jamais ça, avait-il conclu avant une longue minute de silence à leur honneur. Soixante ans après, je ne l’ai pas oublié. D’autres attentats ont suivi. Des enfants en sont morts. Mais on a triomphé, même s’il demeure aujourd’hui des nostalgiques.

- Vous voyez, les enfants, quand j’ai su pour Monsieur Paty, la rage m’est montée et la douleur surtout. J’ai immédiatement pensé à mon directeur. Il y en a sans doute qui lui auraient fait subir le même sort, à l’époque. Et j’ai pensé à Max Marchand et ses compagnons. Celui qui a tué Monsieur Paty, et ceux qui l’ont encouragé d’une manière ou d’une autre, c’est de la même engeance que leurs assassins. La religion n’a grand chose à voir là-dedans, sinon qu’à masquer les vraies raisons de ces meurtres, à soixante ans de distance, et dresser les gens les uns autres. Alors il faut se réunir, les punir et les faire taire.

- Tu vois, conclut-il en se tournant vers sa femme, peut-être nous aussi nous avons risqué notre vie sans le savoir. Qui sait. C’est pourquoi la mort de ce jeune prof qui pourrait être notre fils spirituel est notre affaire à tous. Nous avons fait notre devoir d’enseignants avec conviction et amour. A vous entendre, nous sommes sûrs qu’avec les valeurs que nous avons essayé de vous transmettre vous ne laisserez pas faire. Avec nous les vieux, à votre tour de souffler sur les charbons ardents de la liberté.

A la fin de son discours, petit à petit sa voix s’était comme embuée, comme quand on a envie de pleurer et qu’on se retient.

- Bon, mon Pierrot , tu me le montres ton jardin suspendu ? A-t-il fini par dire pour rompre le silence.

Yasmine et maman pleuraient. Alors on a pleuré en silence avec elles.

Signé Gavroche, le 27 octobre 2020

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