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Blog des Militants Communistes de l'Arrageois

Articles avec #debats

Révolutionner le travail pour s’émanciper du capital ?

9 Décembre 2014, 06:56am

Publié par BLOG-PCF-ARRAS

Gérard Paris-Clavel, Maryse dumas et Bernard Friot participaient à la rencontre animée par Paule Masson, rédactrice en chef de l’Humanité. Photo : Pablo Chignard

Gérard Paris-Clavel, Maryse dumas et Bernard Friot participaient à la rencontre animée par Paule Masson, rédactrice en chef de l’Humanité. Photo : Pablo Chignard

débat avec Maryse Dumas syndicaliste CGT, membre du Conseil économique, social et environnemental Bernard Friot sociologue, auteur d’ Émanciper le travail, aux éditions la Dispute (août 2014, 10 euros) Gérard Paris-Clavel graphiste social, membre du collectif Ne pas plier

le contexte À l’occasion du Mois du graphisme d’Échirolles (Isère), le graphiste Gérard Paris-Clavel a installé, au musée de la Viscose, une collection d’affiches politiques présentées en regard des grands entretiens rassemblés dans l’ouvrage de cette exposition, le journal s’associe à l’événement en participant à son organisation. Le premier de ces rendez-vous a eu lieu vendredi dernier, en présence d’une cinquantaine de participants.

On évoque souvent le travail sous l’angle de la souffrance. Derrière la dégradation des conditions de travail, n’est-ce pas une manière de réduire sa portée dans la société ?

Maryse Dumas Le travail, c’est le salaire, mais c’est beaucoup plus que ça, c’est le fait d’exister, d’être indépendant, de construire une communauté de travail. C’est l’activité par laquelle on transforme la société et on se transforme soi-même. Évidemment, c’est une vision un peu idyllique, car le travail est en crise. Il faut s’interroger sur les raisons de cette crise. Certains avancent le recul du travail manuel, la dépossession induite par les nouvelles technologies dans les emplois tertiaires, administratifs ou intellectuels. Pour moi, le travail est en crise parce qu’il est de plus en plus traité comme une marchandise. Il n’est plus traité que comme facteur de production. On parle sans arrêt du « coût du travail » qu’il faudrait réduire et, dans ce cas, pour la dimension humaine, il n’y a plus beaucoup de place : que des chiffres, pas de sens ! On essaie de faire en sorte que les salariés se sentent interchangeables. On en prend un, on le vire ; le lendemain, on en prendra un autre qui fera la même chose… Tout ce que les salariés ont de spécifique, de personnel, se trouve annihilé. Ça, c’est très lié au libéralisme et à la volonté du capital de tirer le maximum des travailleurs, mais en les dépersonnalisant le plus possible. La valeur fondamentale du travail, c’est le collectif, les liens de solidarité susceptibles de se nouer parce qu’on travaille autour d’un projet commun. Dans les stratégies managériales, la notion de collectif, c’est précisément ce qu’il s’agit de casser systématiquement en mettant les salariés en concurrence les uns avec les autres. C’est criant dans les entretiens d’évaluation. La plupart du temps, les salariés sont contents d’en avoir, ils pensent pouvoir discuter du travail avec la hiérarchie – il y a toujours la volonté de s’améliorer, c’est un ressort très important ; les salariés ont la volonté de bien faire leur travail. Mais ce ressort est détourné par les stratégies managériales : chacun d’entre nous se souvient de ce qu’il a mal fait – mais pas de ce qu’il a bien fait. Et dans les entretiens d’évaluation, c’est ce levier que les managers activent : on met toujours en avant ce que vous n’avez pas su faire ou que vous avez mal fait, mais, évidemment, on passe sous silence ce que vous avez réussi. Du coup, on vous rabaisse pour vous faire accepter un salaire inférieur à celui auquel vous pourriez prétendre, des objectifs qui sont sans cesse plus élevés et moins atteignables. Pour s’en sortir, il faut redonner son véritable sens au travail. Les syndicats doivent jouer un rôle, et ils le font insuffisamment. Il faut créer de nouveaux lieux d’échange dans les entreprises, dans les ateliers, dans les bureaux, où les salariés discutent ensemble de ce qu’est leur travail et de ce qu’il devrait être. Comment eux et elles verraient les choses pour que ça aille mieux ? Pour que le travail soit bien fait ? Pour qu’il ait une vraie utilité sociale ? Si nous réussissons à recommencer à discuter collectivement dans les entreprises de comment on travaille, de pourquoi on est là, de ce que nous voudrions faire, eh bien, on créera un autre climat social !

Bernard Friot Le travail qui nous humanise est pris dans un carcan par le capitalisme, comme vient de le rappeler Maryse Dumas. Pour le desserrer, il faut préciser les institutions dont il nous faut nous débarrasser. Il y a d’abord la propriété lucrative – le fait de tirer un revenu du travail des autres parce qu’on est propriétaire de l’outil de travail. Les propriétaires vont ponctionner 35 % de ce que nous produisons, il faut quand même rappeler les chiffres : nous produisons 2 000 milliards par an, c’est la somme de toute la valeur ajoutée, dont 700 milliards vont aux profits pour les propriétaires directs, les actionnaires ou les prêteurs. C’est massif, et nous ne décidons de rien. La deuxième institution, génératrice de notre sentiment d’impuissance, c’est le marché du travail. Comme les droits ne sont pas attachés à la personne, nous allons nus sur le marché du travail comme « demandeurs d’emploi », et un représentant du propriétaire a cette fonction exorbitante d’être « employeur », c’est-à-dire qu’il a la pouvoir de faire sortir les gens qui sont nus sur le marché du travail de la logique de la valeur d’usage pour rentrer dans le champ de la valeur économique. Troisième institution qui enserre le travail dans le carcan capitaliste, c’est le crédit. Pour investir, il faut s’endetter… Mais s’endetter auprès de qui ? Auprès de ceux qui ont piqué 700 milliards sur notre travail ! C’est quand même curieux : je te pique, je te prête, tu me rembourses ! C’est pratique, le capitalisme, pour ceux qui dominent la situation. Cela n’a aucune légitimité. Les 400 milliards investis en 2014 sans que l’on nous demande notre avis, nous les produisons en 2014. Dès lors, il n’y a pas besoin de les emprunter à qui que ce soit ! Il suffit que l’on se les approprie. Dernière institution délétère, c’est la mesure de la valeur par le temps de travail. Une invention du capital totalement mortifère. Il s’agit, dans la concurrence intercapitaliste, de réduire le temps de travail par unité produite, c’est ce qui élimine du travail vivant et le rend extrêmement pénible.

Gérard Paris-Clavel L’emploi a pris le pas sur le travail. Je le vois, par exemple, avec les camarades de l’Apeis, dans les comités de chômeurs : c’est la perte de leur emploi qui permet de s’interroger sur le sens de leur travail. Je comprends bien les enjeux économiques. Mais on ne va pas assez loin dans notre réflexion sociale sur le travail. Avec un groupe de militants, le compositeur Nicolas Frize recueille des paroles ouvrières, des interventions sur le travail, son sens, ses gestes, sa langue, etc. Et avec tout ça, on fait un petit journal qui s’intitule Travails. Toutes ces paroles échangées, ça permet de commencer à redonner du sens. Dès qu’on entre dans une dimension politique, on comprend les limites des discours convenus sur le travail : il n’y a pas de « souffrance au travail », il y a de l’exploitation. Comment réinventer un nouvel imaginaire social, un désir de transformation dans le travail ? On peut améliorer parfois les conditions de travail, mais qu’est-ce qu’on améliore de notre vie sociale ? Qu’est-ce qu’on change dans le partage, non seulement avec les camarades de travail, mais avec la société ?

Comment desserrer l’étau autour de ce travail-marchandise ?

Bernard Friot Ce qui est central, ce n’est pas de ressasser à propos de ce carcan car ça peut avoir un côté démobilisateur, c’est plutôt de montrer comment la classe ouvrière a été en mesure de desserrer l’étau. Car cet étau a déjà été considérablement desserré par le salaire à vie. Le salaire à vie, c’est en fait le cœur de ce que propose la CGT dans son nouveau statut du salarié, c’est-à-dire attribuer les droits à la personne. Le premier droit fondamental, c’est la qualification, donc le salaire. Le salaire devient un attribut de la personne et non plus du poste de travail. C’est le cœur de toute démarche d’émancipation. Et ce qu’il faut dire et redire, c’est que c’est déjà acquis. Si nous n’avons pas de lieux à partir desquels nous pouvons généraliser, ces lieux vont devenir les lieux de ce qui sera considéré comme des privilèges. Et ceux qui occupent ces lieux vont finir par se considérer eux-mêmes comme des privilégiés et par faire le dos rond… Je pense aux intermittents, aux retraités, mais aussi aux fonctionnaires, bien sûr. Les fonctionnaires d’État sont payés pour leur grade, donc pour quelque chose qui est attribué à leur personne. Ils ne passent jamais par la case chômage. Parce que ce n’est pas leur poste qui est rémunéré, c’est leur grade. Le salaire à vie des fonctionnaires, il ne tient qu’à nous de le proposer à tous, de dix-huit ans à la mort. On peut en finir avec la subordination capitaliste, nous devons avoir un salaire à vie parce que nous sommes les seuls producteurs de la valeur économique.

Maryse Dumas À la CGT, nous avons fait des propositions, en effet, qui ne recoupent pas totalement celles de Bernard Friot, même si nous partons de préoccupations similaires. Pour nous, il faut créer un nouveau statut du salarié. Conquête du syndicalisme, le Code du travail repose néanmoins sur la reconnaissance du lien de subordination entre l’employeur et le salarié. C’est l’employeur qui décide de l’organisation du travail, du sens et de la finalité de l’entreprise. Mais il décide aussi de ce qu’est le statut du salarié : selon que l’employeur est privé ou public, selon que c’est une grande ou une petite entreprise, selon que c’est du textile, du commerce ou de la métallurgie, vous n’avez pas les mêmes droits. À la CGT, on veut renverser cette logique : pour nous, les droits doivent appartenir à la personne et ces droits garantis doivent progresser depuis l’entrée dans la vie active jusqu’à la retraite et au-delà… C’est un projet très émancipateur. Bien sûr, il n’arrivera pas en un jour. Nous l’accompagnons d’une démarche syndicale progressive pour le conquérir. Nous considérons que c’est notre devoir d’organisation syndicale que de rendre au travail sa dimension humaine et fondamentale. Mais, au-delà de notre projet syndical, le travail, c’est un problème qui concerne toute la société. Au fond, il s’agit d’imaginer une transformation fondamentale de la société à partir d’un changement par rapport au travail, un changement dans la façon dont on conçoit le rapport entre relation de travail et politique. Il faut que le politique, au sens noble, traite du travail.

Gérard Paris-Clavel Pour moi, il est urgent de redéfinir le projet de société. Car ça n’est pas le syndicat qui va faire le projet de société, c’est le projet de société qui va faire les formes d’organisation et de luttes syndicales ! Attention, n’inversons pas les choses ! Le syndicat est essentiel, mais dans le cadre d’un projet de société qui permet aussi de faire aboutir les luttes et les revendications ! Actuellement, on est résistant à tout, mais on est partisan de rien. L’imaginaire du bonheur, clés en main, s’est estompé, on est dans la résistance quotidienne aux malheurs. Mais si on ne fait que dénoncer le malheur, sans montrer la part de bonheur perdu, on ne fait rien qu’entériner le malheur, en quelque sorte. On est au Mois du graphisme d’Échirolles : c’est un bon endroit pour réfléchir sur comment exprimer nos idées et les faire passer à l’action ! Bernard Friot J’ai le bonheur d’être souvent invité par des collectifs de trentenaires, souvent éduqués, qui récusent les injonctions de l’employabilité. Ils ne veulent pas produire au sens où le capitalisme l’entend, ils ne veulent pas être subordonnés à un employeur. Je constate que, s’ils ne peuvent pas se raccrocher pour pouvoir vivre leur fierté du travail au possible qu’offrent les conquêtes ouvrières, ils vont être tentés de rallier la fausse piste du revenu de base. Au moins, ils auraient 500 ou 600 euros par mois, plutôt que de bricoler avec le RSA et subir les tracas des indus. Nous devons être capables de leur dire que nous avons conquis à travers la socialisation de la valeur dans l’Unedic, dans les caisses de la Sécurité sociale, de quoi assurer un salaire à vie. Nous devons leur raconter qu’avec la mutualisation de la valeur économique, nous avons pu financer la santé jusqu’à la fin des années 1990. Il faut assumer une alternative de mutualisation, c’est un moyen puissant et déjà là pour faire cesser la logique de subordination à un employeur. Au nom de la fierté du travail, il faut déplacer l’accent de la défense de victimes vers la revendication du pouvoir. C’est tout l’objet de ma proposition de salaire à vie.

 

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