L’autre soir, à la télévision, une souriante présentatrice de la météo concluait sa prestation en invitant les ménagères à bien caler le couvercle de la casserole sur le feu,
pour économiser de l’énergie. Le même jour un
quotidien donnait des informations sur le procès, en Équateur, qui met en cause actuellement la compagnie pétrolière Texaco : en un peu plus de vingt ans elle a déversé sur
un immense territoire amazonien 640 000 hectolitres de brut échappés de ses tuyaux, et souillé le sol en répandant 700 millions d’hectolitres d’eau polluée. C’est dire une évidence à la portée
d’un enfant : la responsabilité devant l’état de détérioration et d’épuisement de la planète est fort diversement partagée…
Le cycle du Grenelle de l’environnement qui se déroule depuis plusieurs jours à Paris peut être l’occasion de se poser des questions, à l’échelle du monde, qui donnent le
vertige… L’inégalité de responsabilité face à l’inquiétant « bilan écologique » de notre siècle n’est pas la moindre : ainsi le pays qui comprend un vingtième seulement de la
population du globe (300 millions d’habitants sur un peu plus de 6 milliards) « produit », si l’on peut
dire, le quart de la pollution
planétaire. Il s’agit bien sûr des États-Unis qui rejettent chaque année 23 tonnes de gaz carbonique (CO2) dans l’atmosphère, pour 10 tonnes au débit de l’Europe, ou 2 pour la Chine…

Là-bas,
bientôt, le prix du lait, qui flambe sur le marché mondial aura rattrapé celui du carburant à la pompe ; chez le voisin mexicain, c’est l’accès aux céréales d’importation qui est rompu, le
cours en étant trop élevé sur les places internationales. Bref, un immense désordre s’installe, qui encourage la puissance économique et politique américaine à traiter par-dessous la jambe la
question écologique. La problématique est plus générale : le productivisme capitaliste est-il compatible avec « la révolution verte » ? Cette question est très rarement
posée en ces termes, et on comprend pourquoi : parce que la réponse est, sans discussion, négative. Et le fait que le soi-disant socialisme d’autrefois, à l’est, a laissé un paysage
désastreux, n’y change rien…
On lit ici et là, ou l’on entend, que la pauvreté est plus écologique que la prospérité. Alors faut-il abandonner à leur malheur le milliard d’hommes qui souffrent de la faim de
manière chronique ? Faut-il abandonner un milliard cinq cents millions d’hommes qui n’ont pas accès à l’électricité ? Faut-il abandonner les 2 milliards qui ne disposent pas d’un
robinet où coule de
l’eau potable ? Ceux-là sont-ils de trop, pour
que les autres survivent dans un monde « propre » ? L’humanité ne pourra pas faire longtemps l’économie de cette réflexion sur elle-même. D’autant que la nature n’est pas figée
dans une éternité immobile. Elle a aussi une histoire. « La nature est historique et l’histoire est naturelle », écrivait Marx. Ses rapports avec l’homme sont sans cesse en
mouvement.
Hier le président de la République a fait siennes certaines des conclusions du Grenelle de l’environnement. Il va de soi que le développement du ferroviaire, la rénovation
thermique de l’habitat, le recyclage des déchets ménagers, l’incitation au transport collectif, le gel des constructions autoroutières, la complémentarité de l’énergie nucléaire et des énergies
renouvelables, vont dans le bon sens… Nicolas Sarkozy a voulu donner à son propos une dimension plus vaste et a même proposé un plan Marshall pour la planète… Mais cette ambition est-elle
compatible avec l’ultralibéralisme ? Et l’argent, où est-il ?
Par Claude Cabanes, l'Humanité