Le monde va-t-il manquer de nourriture en ce début de XXIe siècle, alors que les populations citadines largement majoritaires en
arrivent à oublier ou à méconnaître le rôle de l’agriculture ? La situation de ce printemps 2008 est suffisamment grave pour que chacun s’interroge sur la place du monde paysan dans nos
sociétés. En quelques semaines, le coût de la vie a parfois doublé pour les populations les plus pauvres des pays pauvres alors qu’ils consacraient déjà l’essentiel de leurs maigres revenus à
l’alimentation.
Les consommateurs français s’émeuvent depuis quelques mois de la flambée des prix de denrées essentielles comme le pain, les pâtes,
la volaille, les produits laitiers. Souvent spéculatives sur fond de stockage privé face à des réserves publiques quasi inexistantes dans la plupart des pays, les hausses de prix des produits
alimentaires nous rappellent brutalement la faillite et l’irresponsabilité des décideurs politiques dans la plupart des pays. Ils ont oublié la signification profonde de la souveraineté
alimentaire et des politiques publiques de régulation de l’offre pour s’en remettre au seul marché, à ces spéculateurs dont les plus actifs sont désormais les fonds qui se dégagent du secteur
immobilier affecté par la crise des subprimes.
Blé : une situation tendue au niveau mondial
Selon le Comité international des céréales (CIC) la récolte mondiale de blé pourrrait atteindre 656 millions de tonnes en 2008. En
France, l’Office national interprofessionnel des grandes cultures (ONIGC) tempère ce chiffre et estime qu’il est plus raisonnable de tabler sur une fourchette comprise entre 635 à 640 millions
de tonnes. À condition que les récoltes ne soient pas perturbées par des aléas climatiques toujours possibles.
En face, les chiffres prévisionnels de la consommation de blé sont de 630 millions de tonnes. Il suffirait donc qu’une seule zone
importante de production soit affectée par la sécheresse ou des pluies diluviennes, pour que la production de 2008 ne couvre pas les besoins. Or les stocks mondiaux de report seront de l’ordre
de 128 millions de tonnes, soit entre 18 % et 20 % de la consommation annuelle. Même avec une bonne récolte 2008, il sera impossible de relever les stocks de sécurité au niveau
mondial. Cette possibilité n’existera que pour les pays producteurs excédentaires en blé. Et cette donnée n’échappera pas aux spéculateurs.
Riz : la production peine à suivre la consommation
La tonne de riz thaïlandais se vendait 200 dollars en 2003 et environ 300 dollars en 2006 comme au début de 2007. Son prix est monté
à 760 dollars au mois de mars 2008. Selon la FAO, la production mondiale de riz n’a augmenté que de 1 % en 2007 par rapport à 2006. Entre 1999 et 2005 elle n’avait progressé que de
3 % quand la population mondiale augmentait de 6,4 %. Or le riz demeure l’aliment de base pour plus de la moitié de la population mondiale.
Désormais, les rendements à l’hectare ne progressent que faiblement et l’urbanisation galopante dans des pays comme la Chine, l’Inde
et quelques autres, réduisent dangereusement les surfaces agricoles adaptées à la production du riz. Le stock mondial n’est que de 100 millions de tonnes sur une production annuelle de 645
millions de tonnes pour 2008. Environ 40 % de ce stock est détenu par la Chine qui planifie chaque année une réserve de sécurité susceptible de couvrir six mois de consommation afin de
contenir la spéculation et d’assurer sa souveraineté alimentaire.
La présidente des Philippines tentait récemment d’obtenir du Vietnam un accord d’approvisionnement exceptionnel en riz. Mais le
Vietnam en arrive à taxer ses propres exportations pour contenir les prix sur son marché intérieur. Faute de stocks conséquents, le prix du riz risque donc d’augmenter à nouveau sur les marché
internationaux. « Si nous essayons de maintenir des cours sous le niveau du marché, des pénuries émergeront en raison des réserves et des spéculations qui en résulteront », estime Ted
James, principal économiste de la Banque de développement asiatique.
Protéines végétales et protéines animales
L’augmentation de la demande mondiale de céréales résulte moins de l’augmentation du nombre de bouches à nourrir dans le monde que
de la nouvelle manière de s’alimenter. La croissance économique annuelle à deux chiffres de pays très peuplés comme la Chine, l’Inde et quelques autres se traduit par une augmentation du
pouvoir d’achat de centaines de millions de consommateurs. Ces derniers modifient le contenu de leur assiette dans laquelle ils font entrer davantage de produits carnés et laitiers.
Une partie toujours plus importante des céréales produites dans le monde est désormais transformée en viande de porc et de
volailles, en lait et en produits laitiers diversifiés. Or, il faut 3 à 7 kilos de graines pour produire un kilo de viande selon les élevages. La demande mondiale en céréales et en graines à
huile comme le colza, le tournesol et surtout le soja va donc continuer d’augmenter.
Les agrocarburants, facteur aggravant
Dans un contexte de relative pénurie de matières premières agricoles, la production massive d’agrocarburants entre directement en
concurrence avec la production alimentaire. La production d’éthanol à partir du maïs américain a considérablement renchéri le prix des tortillas, ces galettes de maïs qui sont l’aliment de base
de millions de Mexicains. L’augmentation des superficies consacrées à la canne à sucre brésilienne pour produire de l’éthanol se fait souvent au détriment du soja dont les cours se mettent
alors à flamber. Selon les propos tenus le 9 avril dernier par un dirigeant français de l’ONIGC lors de sa conférence de presse mensuelle, les fermiers américains n’avaient pas encore arrêté
leurs choix de cultures de printemps 2008 entre le soja, le maïs et d’autres cultures de rente dans l’espoir de semer au dernier moment celle qui se vendra le plus cher dans quelques
mois.
En Europe, l’objectif d’utilisation de 5,75 % d’agrocarburants dans les moteurs d’ici à 2010 est à la fois irréaliste et
irresponsable. Irréaliste car la plupart des pays de l’Union ne disposent pas de superficies agricoles à la hauteur de cet objectif. Irresponsable parce que le commissaire au Commerce Peter
Mandelson prône ouvertement l’importation de ces agrocarburants depuis les pays qui se lancent dans la production industrielle d’éthanol de canne et d’huile de palme au risque d’aggraver la
pénurie alimentaire dans le monde.
L’irresponsabilité des décideurs politiques
En France comme dans les 27 pays de l’Union européenne, les décideurs politiques en charge des affaires n’ont pas vu arriver la
crise alimentaire qui s’installe. Plus grave encore, ils ne semblent pas avoir la moindre idée des solutions à mettre en place pour la conjurer.
Depuis de très longues années, les membres de la Commission bénéficient du monopole de propositions pour les politiques agricoles
communes à mettre en oeuvre. Cette situation a conduit les ministres en charge de l’agriculture à ne plus réfléchir aux politiques à mettre en oeuvre dans leurs propres pays. Ils se sont
contentés de corriger à la marge les orientations proposées par la Commission. Cette démission politique s’est traduite par un affaiblissement de l’Europe agricole. Elle a débouché sur une
fragilisation de pratiquement toutes ses filières.
Gérard le Puill
article paru dans l’Humanité du 14-04-08