Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
Blog des Militants Communistes d'Arras

Blog des Militants Communistes d'Arras

Blog de la section du Parti Communiste d'Arras. 14 avenue de l'hippodrome 62000 mail: arraspcf@gmail.com

Quand l’Etat se fait complice de délocalisations et de licenciements boursiers

Gorgée d’aides publiques et longtemps soutenue par la BPI, une PME qui produit du matériel chirurgical utile contre le Covid-19, a été revendue à un fonds d’investissement qui organise le transfert de la production vers l’Inde et des licenciements.

 

Péters Surgical est une grosse PME inconnue du grand public, mais qui a visiblement un service de communication qui fonctionne à merveille. Car depuis quelques jours, de nombreux articles paraissent dans la presse chantant à l’unisson ses louanges. À chaque fois, c’est le même message, reprenant les mêmes éléments de langage du même communiqué : inventive, l’entreprise produit du matériel médical et tout particulièrement une sonde, dite sonde de Motin, essentielle aux services de réanimation des hôpitaux. Elle draine les sécrétions bronchiques des personnes infectées par le coronavirus, en protégeant patients et soignants grâce à une gaine. D’un titre à l’autre, on découvre donc la même « success story », celle d’une réussite française, si précieuse en ces temps de pandémie.

 

C’est le contre-exemple réconfortant : si la France ne produit que très peu de masques chirurgicaux, si elle est démunie en respirateurs, si une bonne partie des médicaments dont les patients ont besoin sont fabriqués en Chine, au moins dispose-t-elle d’une PME ingénieuse qui fabrique des sondes que tous les hôpitaux s’arrachent.

 

Si l’histoire de cette PME est emblématique, c’est surtout pour une autre raison, que les mêmes médias ne révèlent pas : elle vient confirmer que dans le système si particulier du capitalisme consanguin français, l’État a souvent la fâcheuse habitude d’apporter son appui à des entreprises alors même qu'elles se sont converties aux règles sulfureuses du capitalisme prédateur.

 

Gorgée d’aides publiques et longtemps soutenue par la Banque publique d’investissement (BPI), cette PME a été revendue à l’un des principaux fonds d’investissement spéculatifs qui sévit en France, Eurazeo, et ne répugne pas à pratiquer des licenciements boursiers. Elle a même progressivement délocalisé une partie de sa production en Inde et en Thaïlande. De facto, l’État est donc complice de ces délocalisations et des licenciements boursiers.

 

Quand on lit la presse de ces derniers jours, on ne découvre en effet qu’un concert d’éloges. C’est L’Usine nouvelle qui donne le ton le 30 mars. Sous le titre « Péters Surgical multiplie par sept sa production de sondes de réanimation », le magazine économique fait ce récit : « Spécialiste des dispositifs médicaux, la société Péters Surgical a entièrement réorganisé le fonctionnement de son usine de Bobigny (Seine-Saint-Denis) pour faire face à la demande exponentielle de sondes de Motin utilisées pour aspirer les sécrétions bronchiques des patients infectés par le Covid-19. Développée il y a une vingtaine d’années, cette sonde de réanimation demeure encore unique sur le marché français et permet de pouvoir protéger de la contamination à la fois le patient et le personnel soignant. Son utilisation représente également un gain de temps d’environ 20 %, selon l’entreprise. “Notre production quotidienne de sondes de Motin qui était de l’ordre de 7 000 unités atteint aujourd’hui un peu plus de 50 000 unités. Mercredi, nous avons livré 100 000 sondes”, détaille Thierry Herbreteau, président de la société. »

 

Et L’Usine nouvelle ajoute : « Développée en partenariat avec le professeur Motin, ancien chef du service réanimation de l’hôpital Édouard-Herriot de Lyon, le dispositif présente la particularité d’être équipée d’une gaine protectrice qui est comme une sorte de fourreau dans lequel se glisse la sonde stérile. “Pendant l’aspiration trachéale, cette gaine protège tant le patient que le personnel médical qui n’a pas besoin de recourir pour se protéger du virus à l’utilisation de compresses stériles pour éviter d’être en contact avec la partie infectée de la sonde”, précise un communiqué de l’entreprise. »

 

 

Le même jour, Le Figaro dresse un récit quasi identique : « L’entreprise, qui fait figure de Petit Poucet face aux poids lourds du secteur (Medtronic, Vygon…) a dû se réorganiser pour faire face. Son usine fonctionne désormais 7 jours sur 7, y compris le soir. »


 

La sonde de Motin.

La sonde de Motin.

Et puis, le 6 avril, c’est au tour des Échos d’applaudir la performance, et de dresser un portrait flatteur du PDG de la PME, Thierry Herbreteau. On y apprend qu’il « se tient quotidiennement auprès de ses collaborateurs qui se relaient pour être sur le pont sept jours sur sept et adopter des horaires étendus, de 6 heures à 22 heures ». Et que lui, « le mordu de tennis », il attendra que la crise soit passée pour s’accorder « une pause dans la résidence secondaire du Pays basque que lui et son épouse ont “remise en état pendant des années” », dixit l’un des collaborateurs du patron. En bref, d’un titre à l’autre, c’est le même récit complaisant.

 

Il y a pourtant un envers à cette histoire, moins glorieux – sur lequel seul Le Parisien a commencé à lever le voile : c’est que cette PME est l’une des illustrations des mutations qu’a connues le capitalisme français, mimant de plus en plus les travers les plus sulfureux du modèle anglo-saxon, avec la complicité de l’État qui a accompagné cette conversion.

 

Créée en 1926, la PME appartient d’abord à un groupe familial et a pour spécialité la production et la distribution de dispositifs médicaux à usage unique pour les blocs opératoires (les sutures chirurgicales, les renforts de parois et les drains…). Progressivement, l’entreprise élargit la gamme de ces productions et finit par développer en partenariat avec le professeur Motin, ancien chef du service réanimation de l’hôpital Édouard Herriot de Lyon, les sondes éponymes, qui ne constituent qu’une production marginale avant que l’actuelle pandémie ne commence.

 

Mais à partir des années 2000, de premières difficultés surviennent. En 2002, l’entreprise est ainsi reprise à la barre du tribunal de commerce par un groupe familial, dénommé Sofilab. Et la société, qui a frôlé le dépôt de bilan, commence alors à se redresser et à prospérer. Mais c’est en 2009 qu’elle profite d’un coup de pouce décisif, avec l’arrivée à son capital d’un consortium adossé à des fonds publics.

 

Dénommé UI Gestion, un fonds financier prend à l’époque plus de 50 % du capital de l'entreprise et a pour principaux souscripteurs une petite société normande de capital-investissement dénommée NCI Gestion, et surtout la filiale spécialisée de la Caisse des dépôts et consignations (CDC), dénommée CDC Entreprises, laquelle sera absorbée ultérieurement par le Fonds stratégique d’investissement (FSI), puis par la Banque publique d’investissement (BPI). C’est donc ce chaperonnage public qui va aider l’entreprise à franchir une marche décisive et à connaître une expansion remarquable.


 

Devant le siège de l'entreprise, à Bobigny.

Devant le siège de l'entreprise, à Bobigny.

Mais curieusement, quand la PME commence véritablement à décoller et à devenir de plus en plus profitable, le consortium décide en juin 2013 de rétrocéder le contrôle de la société, à hauteur de 85 %, à l’un des plus grands fonds d’investissement français, Eurazeo, via une filiale spécialisée, Eurazeo PME.

 

Comment la BPI, qui vient tout juste d’être créée quelques mois plus tôt, peutelle prendre la très lourde responsabilité d’approuver la rétrocession d’une PME qu’elle a épaulée avec des fonds publics, à un fonds spéculatif comme Eurazeo ? La décision laisse pantois et vient confirmer que la BPI, quasiment dès sa création, copie les modes de fonctionnement du capitalisme parisien, vivant en totale endogamie avec lui.

 

Car, spécialiste des allers et retours juteux, imposant des rentabilités exorbitantes aux PME qu’elle contrôle, cette société d’investissement occupe une place singulière dans ce capitalisme parisien. Longtemps piloté à distance par Antoine Bernheim (1924-2012), grande figure de la banque Lazard et parrain de ce capitalisme parisien, puis l’autre homme fort de la même banque Michel David-Weill, Eurazeo a longtemps fait office de discrète structure d’enrichissement pour tous les associés gérants de la célèbre banque d’affaires parisienne.

 

Le film publicitaire consternant de la BPI

 

Après l’introduction en Bourse d’Eurazeo, la société d’investissement voit arriver à son capital d’autres représentants de ce capitalisme parisien, dont la holding de tête du groupe Decaux ou encore le fonds financier Tikehau Capital – cette discrète mais très puissante société financière qui a embauché François Fillon au lendemain de sa débâcle en 2017.


 

Manifestation devant l'entreprise, à Bobigny, en octobre 2019.

Manifestation devant l'entreprise, à Bobigny, en octobre 2019.

Compte tenu des liens très étroits et très anciens, quasi consanguins, entre la banque Lazard et les sommets de l’État, la BPI savait donc précisément ce qu’elle faisait en acceptant que Péters Surgical tombe dans l’escarcelle d’Eurazeo. Il est donc alors survenu exactement ce qui était prévisible.

 

D’abord, la société a commencé peu après à organiser progressivement une délocalisation d’une partie de sa production vers la Thaïlande et vers l’Inde. C’est ainsi vers le premier de ce pays que le gros de la production des sutures est délocalisé ; et c’est vers le second que sont ensuite délocalisées les fameuses sondes Motin, si recherchées aujourd’hui par les hôpitaux pour soigner les malades infectés par le coronavirus.

 

Comme les ventes de ces sondes ont explosé dès le début de l’épidémie, la société a certes, en urgence, installé une nouvelle ligne de fabrication à Bobigny pour faire face à la demande, mais l’essentiel de sa production est en provenance de New Dehli – ce que seul Le Parisien a jugé utile de souligner. En somme, les fameuses sondes qui valent tant d’éloges à l’entreprise sont aussi un symbole de la mondialisation néolibérale, et non de la sauvegarde par la France d’une partie de son industrie.

 

Quoi qu'il en soit, le fonds Eurazeo soumet ainsi la société dont il a pris le contrôle aux règles rapaces dont il est coutumier. Non seulement les délocalisations s’accélèrent, mais des licenciements injustifiés sont aussi organisés, alors que la situation de l’entreprise est plus que florissante ; et par surcroît, Eurazeo reçoit en retour des dividendes exceptionnels.

Les chiffres, dont Mediapart a pu prendre connaissance, ne laissent aucun doute sur le fait que la société gagne énormément d’argent. Son chiffre d’affaires, qui a atteint 58,6 millions d’euros en 2018, devrait progresser pour atteindre 68,8 millions d’euros en 2021, selon les prévisions de l’entreprise. Et son résultat net a atteint 5,9 millions d’euros en 2018, ce qui est la preuve d’une très forte rentabilité, puisque le profit avoisine 10% du chiffre d’affaires.

 

Or, que fait Eurazeo de cet argent gagné ? En fait-elle profiter les salariés de l’entreprise qui ont créé cette richesse ? Non, elle ponctionne une bonne partie de ses profits pour se les servir en dividendes ; quant aux salariés, elle les malmène.

 

Là encore, ce sont les chiffres qui en attestent. Les dividendes servis par Péters Surgical à ses actionnaires ont atteint 2,15 millions d’euros en 2016, puis 2,5 millions pour chacune des années 2017, 2018 et 2019. Et les prévisions pour 2020 et 2021 sont de faire passer les dividendes à 3 millions d’euros par an.

 

Or si les actionnaires siphonnent la moitié des profits, les salariés sont, dans le même temps, les dindons de la farce. À l’occasion d’un Comité social et économique, le 18 septembre 2019, ils ont en effet appris que la direction allait procéder à 60 licenciements dans le centre de production de Bobigny, dont 46 à la direction industrielle et 13 à la direction logistique.

 

En clair, alors que l’entreprise possède cinq sites de production (celui de Bobigny où est aussi implanté le siège, et un autre près de Vitré pour la France, un autre en Algérie, et les deux derniers en Thaïlande et en Inde), la direction a choisi de réduire la voilure pour la France : il n’y aura plus de production à Bobigny en juin prochain, quand les 60 salariés auront reçu leur lettre de licenciement. Même la ligne de fabrication ouverte pour faire face à la demande exceptionnelle de sondes de Motin fermera.

 

Pour la direction, le motif de ces licenciements, qui interviendront à la faveur d’un plan de sauvegarde de l’emploi (PSE), sont de trois ordres : l’austérité induite par les projets de loi de financements de la Sécurité sociale ; une nécessaire réorganisation du portefeuille des productions de l’entreprise ; et de nouvelles contraintes réglementaires européennes. Mais pour les syndicats, la justification avancée est fallacieuse : ultra rentable, l’entreprise n’a nul besoin de procéder à ce plan social. Si elle s’y est pourtant résolue, c’est seulement dans le prolongement de sa politique de délocalisation ; et pour servir le plus de dividendes possibles à ses actionnaires boulimiques.

 

Si la société, qui emploie 650 salariés dans le monde et 191 en France, était cotée, on dirait en effet qu’il s’agit très clairement de « licenciements boursiers » – des licenciements que la situation économique de l’entreprise ne justifie pas et qui ont seulement pour objet d’arrondir un peu plus les profits de l’entreprise et donc les dividendes servis aux actionnaires.

 

Grève, manifestations : à partir de septembre et les mois suivants, les salariés ont donc manifesté à de nombreuses occasions leur colère. On peut consulter ci-dessous le point de vue de la CGT ou là

 

Mais le plus surprenant de l’histoire, c’est que la puissance publique ne cesse d’apporter son appui aux actionnaires de l’entreprise. Et de cela, il existe de nombreux indices. Primo, si l’on cherche un exemple des actions dont la BPI s’enorgueillit, il suffit d’aller sur son site Internet où l’on peut trouver ce petit film publicitaire, pour le moins confondant :

 

Cet appui que l’État apporte à Eurazeo est tellement constant et réaffirmé qu’il finit par être troublant. Soit dit en passant, il en existe un autre indice tout récent. Comme Le Monde vient de le révéler, le Comité interministériel de restructuration industrielle (CIRI), la cellule du Trésor qui organise le soutien des grandes entreprises en difficulté, tente depuis quelques jours d’organiser le sauvetage de la société de location de voitures Europcar, en difficulté du fait de la crise, en parrainant un plan entre les banques créancières et l’actionnaire de la société. Et qui est l’actionnaire ? On l’aura deviné : encore une fois Eurazeo, pour lequel le ministère des finances a décidément beaucoup de sollicitude. Car il existe nombre de sociétés, bien plus utiles à l’intérêt public mais disposant d’actionnaires moins influents, que l’État pourrait aider en priorité.

 

Le soutien que l’État apporte à Péters Surgical ne s’arrête pas là. L’entreprise est aussi gorgée d’aides publiques en tous genres. D’abord, elle a profité des mannes considérables du Crédit d’impôt pour la compétitivité et l’emploi (CICE) : 205 000 euros en 2016 ; 240 000 en 2017 ; 218 000 en 2018 ; 20 000 en 2019. Or, comme ces fonds publics ont été distribués sans être assortis de conditions – ce qui a été très controversé –, la société peut licencier du personnel tout en enrichissant ses actionnaires.

 

Selon nos informations, la société a aussi profité d’une manne publique importante sous la forme de crédit d’impôt recherche, pour un montant global qui devrait atteindre 920 000 euros entre 2016 et 2021.

 

Et pour couronner le tout, la société devrait recourir au chômage partiel (donc financé sur fonds publics par l’État) dans les prochaines semaines pour une partie du personnel travaillant au siège, tandis que les salariés se verront imposer de prendre en avril cinq jours de congés obligatoires. Problème : Bercy refuse l'accès au dispositif de chômage partiel pour les entreprises qui versent des dividendes. Alors que fera l'entreprise ?

Mediapart a souhaité s’entretenir de la situation de l’entreprise avec son PDG, Thierry Herbreteau, et de ce point en particulier mais ce dernier nous a fait comprendre qu’il ne nous parlerait pas, avant de se raviser et de nous demander de lui faire parvenir des questions écrites – questions auxquelles il a décidé pour finir de ne pas répondre.

 

Bref, cette histoire de Péters Surgical est très emblématique du capitalisme d’actionnaires auquel la France s’est convertie. Un capitalisme consanguin dont l’État est l’un des organisateurs clefs. Pourquoi en effet les actionnaires d’Eurazeo s’inquiéteraient-ils ? Avec des soutiens aussi forts que ceux des dirigeants de la BPI ou des hauts fonctionnaires du ministère des finances, qui évoluent dans les mêmes cénacles d’affaires qu’eux, ils savent qu’ils ont de belles affaires devant eux. Et, par surcroît, sous les applaudissements d’une bonne partie de la presse…

Partager cet article

Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article