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Blog des Militants Communistes de l'Arrageois

Procès de la modernité

28 Janvier 2016, 17:32pm

Publié par BLOG-PCF-ARRAS

Je me souviens d’une phrase de Roland Barthes vue je ne sais plus où et qui disait « tout d’un coup, il m’est devenu indifférent de ne pas être moderne ». Cette phrase si simple en apparence fut pour moi une vague qui emporte la tempête dans son sillage. J’ai pensé que c’était sans doute là notre mal du siècle. Car oui, au-delà des oppositions réelles qui existent sur le plan métaphysique ou politique, il en est une autre qui prend une importance vitale aujourd’hui, notre positionnement vis à vis de la notion de modernité. La modernité telle qu’elle nous est imposée par la police de la pensée, par la classe dominante, par les beaux esprits qui font la pluie et le beau temps sur les vallées embrumées de la sémantique, du langage, des valeurs. Si mai 68 dressait les barricades pour la conquête de la liberté, celle-ci m’apparaît aujourd’hui comme une rêverie romantique.68 accoucha en réalité de la destruction du temps. Aujourd’hui c’est le règne de la toquade, de l’immédiateté, du bon mot. On use de formules gribouillées par des armées de communicants, on dialogue par phase avec intensité et violence. Aujourd’hui la pensée c’est 140 signes … Tout cela en apparence n’est qu’une question de souffle, de rythme, de gestion de la temporalité. Tout va plus vite, plus fort. Internet, l’information, même le cinéma souffre de cette accélération du temps. Le cinéma qui fait fureur dans la nouvelle génération, celui d’Edgar Wright, nous emporte dans un tourbillon d’images qui finit par ankyloser le cerveau. Faites regarder un film de Terrence Malick aux plus jeunes et voyez leur réaction. Il semblerait qu’on ne puisse donc rien faire pour contrer cette irrésistible accélération du temps.

J’ai la certitude qu’être révolutionnaire aujourd’hui c’est déjà être capable de remédier à cette perte de contrôle du temps. Comme tout bon élève de Marx qui se respecte, je m’efforce de penser les hommes et leurs rapports, l’histoire et son matérialisme sous le prisme d’une longue temporalité. C’est déjà sacrément audacieux et subversif d’affirmer cette démarche dialectique. Il faut bien avouer que les lecteurs de nos réflexions ne sont pas légion. Parfois on travaille dur pour offrir une réflexion la plus construite possible, la plus argumentée, la plus aboutie. On fait même l’effort de soigner notre style pour rendre la lecture plus agréable. Mais cela ne suffit pas. On a parfois le sentiment de ramer dans une embarcation de fortune en pleine mer pour filer la métaphore maritime. Trêve de plaisanterie … N’allez pas croire benoîtement que cette perte de contrôle du temps est un simple accident tragique inhérent à ladite modernité. Non, la réalité est beaucoup plus sournoise que cela. C’est d’un procédé politique dont il est en fait question. C’est même l’un des visages de la lutte des classes et de la victoire provisoire de la bourgeoisie. Priver le plus grand nombre d’une pensée construite qui prend de longues inspirations, c’est tout simplement priver les dominés de la pensée tout court.

Alors, lorsque l’on décide d’accepter les règles du jeu telles qu’elles sont fixées par l’élite dirigeante, on est obligé de s’adapter et on finit par ne plus produire de pensée. C’est le cas de nombreux responsables de la gauche de la gauche comme le dit la formule consacrée. Entre micro-entretiens dans les matinales radiophoniques et la gestion, heure par heure, de sa page facebook et de son compte twitter, difficile de pouvoir affirmer la moindre chose qui puisse véritablement bousculer une conscience. C’est, je pense, ce qui a poussé Jean-Luc Mélenchon à développer le principe du parler « cru et dru ». Se faire entendre par la violence du verbe dans le flot ininterrompu de l’information sous LSD. Je ne suis personnellement pas convaincu de la pertinence du procédé. La violence est omniprésente dans notre univers quotidien. Violence au travail, violence des idées, violence du temps … Je ne dis pas que la violence est nécessairement nocive. On ne fera d’ailleurs pas abdiquer la bourgeoisie avec des roses, fussent-elles dangereusement épineuses. J’ai cependant le sentiment que nous ne rallierons pas massivement à notre cause la masse des honnêtes gens par la violence verbale. La pensée doit être rassurante, prendre les traits d’une douce utopie concrète. Le parti de la violence, c’est celui de la bourgeoisie, du patronat et de son intelligentsia aux ordres. La violence ne pourra se manifester que dans les faits, que dans les actes car aussi vrai qu’on ne fait pas d’omelette sans casser des œufs, on ne fait pas tomber de bastilles sans un minimum de violence. C’est une conséquence de la détermination absolue de vaincre. J’ai un rapport névrosé à la violence. Je l’exècre jusque dans mes moindres retranchements. Mais je suis aujourd’hui convaincu que j’y prendrais ma part si besoin il y avait, si le bonheur commun en dépendait.

Cependant, et alors que je reviens à la formule de Barthes, il me semble que combattre la modernité va au-delà de la simple bataille du temps. La bataille des mots vient lui tenir la dragée haute. Alors qu’il est fun et branché de crier sur tous les toits du monde (surtout ceux de Paris d’ailleurs) sa Charliemania, le droit au blasphème et autres bondieuseries niaises, il y a des mots, des références, des imaginaires qu’on ne peut plus convoquer. Faute de quoi l’inquisition médiatique vous condamne publiquement à l’isolement et aux crachats de la foule des valets en délire. Un des exemples les plus parlants est celui du communisme. Mieux encore, évoquer positivement le bilan du soviétisme. Affirmer que l’histoire a été manipulée à des fins idéologiques lorsqu’elle publie des inepties du genre, l’URSS a assassiné des centaines de millions d’hommes et de femmes. A en croire certains, on donnait de la viande humaine à des meutes de chiens enragés dans l’Oural et en Sibérie. Je pense à cela car hier soir je regardais un extrait de l’émission de Laurent Ruquier où l’invité était le juge antiterroriste Marc Trévidic. Il parlait avec justesse des djihadistes. D’un coup la discussion dérive et Thierry Ardisson qui était sur le plateau lui aussi, fait cette sortie mémorable lorsqu’il compare djihadisme et communisme. Personne n’est venu le contredire ou simplement lui dire que la poudre lui avait probablement grillée les neurones. Mais l’éducation nationale n’a rien à lui envier en interprétant avec malice la notion de totalitarisme. Hitler = Staline = Mussolini. Bref le langage est funestement borné et vidé de sa substance. Là aussi c’est une victoire de l’oligarchie. Petite parenthèse d’ailleurs, vous remarquerez que c’est la gauche au pouvoir qui fait le plus de dégâts de ce point de vue. Valls en est l’aboutissement. Un gamin ne respecte pas une minute de silence, au poste ! Un prof d’université fait avec ironie un trait d’humour sur « les blancos », devant les tribunaux. Par ailleurs, antiracisme et laïcité sont maintenant des prétextes à la lapidation publique.

Écrire aujourd’hui tout en assumant ses croyances profondes devient un exercice périlleux, un acte de résistance. Attention tout de même car très vite vous êtes transformés en stalinien, en antisémite, en rouge-brun, en eurosceptique (je vous laisse imaginer la moue dédaigneuse en le disant). L’Europe aussi est une forteresse imprenable. Se dire anti-européen revient à se résigner à recevoir des pierres en plein visage tout en traînant sa croix sur le dos. Le langage doit être policé, dans la ligne. Il est donc de notre devoir de ne pas nous laisser imposer les mots et les cadres. La bataille du langage est fondamentale. Elle requiert un attachement et une croyance résolue en des idées néanmoins. Certains l’ont manifestement oublié …

Je conclue car ce billet est déjà trop long. Je peux dire sans peine que je ne suis pas un moderne au sens macronien du terme. Je ne me laisse pas emporter par la marche encadrée du temps et de la langue. Je crois en des choses, j’ai le besoin irrépressible de l’exprimer sans me priver des outils à ma disposition pour le faire. Quoi qu’il en soit, il ne pourra y avoir inversement du rapport de force qu’à la condition que nous réimposions une temporalité, la nôtre et que nous reprenions possession de nos mots, de nos concepts, de notre histoire. Alors au boulot !

Guillaume Sayon

 

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