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Blog des Militants Communistes de l'Arrageois

De la censure en bibliothèque universitaire à l’heure du culte public de la « liberté d’expression », par Annie Lacroix-Riz

21 Janvier 2015, 16:50pm

Publié par BLOG-PCF-ARRAS

Message transmit par Aymeric Monville et la Librairie Tropiques

 

Chers amis,

 

La censure se manifeste en tous lieux, y compris dans les bibliothèques universitaires. En voici un tout récent exemple, dont un correspondant, M. Godefroy Clair, ingénieur d'étude à Paris 8 Saint-Denis Vincennes, m’a informée vendredi 15 janvier.

 

 

Bonjour,

 

J'ai proposé l'ouvrage les Guerres de Staline de Geoffrey Roberts (DELGA) à la bibliothèque PMF de Paris 1.

Voici la réponse que j'ai obtenue :

"L'ouvrage proposé, bien qu'écrit par un universitaire ne nous semble pas a priori présenter la neutralité historique et scientifique nécessaire à son éventuelle intégration dans nos rayons. Les autres titres publiés par l'éditeur non plus."

 

Cordialement, Godefroy Clair

 

Dans le cadre de l’échange qui a suivi, M. Clair m’a, le 17 janvier, fourni la photographie de l’échange écrit relatif à cette demande d’achat et au refus consécutif de « G.M. », signifié d’ailleurs au bout d’un délai fort long ; et il m’a précisé :

 

« j'ai jeté un coup d'œil au catalogue de PMF pour regarder les ouvrages consacrés à l'URSS.

Je savais déjà qu'au niveau de la "neutralité scientifique et historique", on était loin du compte (exemple frappant : dans les rayons sur la Russie/URSS, l'auteur le plus représenté est... Carrère d'Encausse !) Mais j'ai regardé rapidement le catalogue en ligne de PMF et j'ai trouvé l'échantillon suivant :

 

Carrère d'Encausse : environ 25 ouvrages

 

Stéphane Courtois : une dizaine d'ouvrages (dont évidement le livre noir du communisme...)

Robert Conquest : aucun ouvrage à PMF mais 6 dans l'ensemble du catalogue de P1.

Jean-Jacques Marie : 7 ou 8 livres, etc. […]

 

PS : pour l'anecdote, je me suis aussi aperçu que dans le catalogue général de Paris 1, il y avait... Stalin's War de Geoffrey Roberts (bibli. Lavisse) ! Ce qui confirme que c'est avant tout un ostracisme vis-à-vis de DELGA (s'il était nécessaire d'avoir une confirmation...) ».

 

 

M. Clair n’a pas recensé Nicolas Werth, mais je pense qu’il ne manque pas à l’appel.

Notez par ailleurs que « La bibliothèque Lavisse est réservée aux étudiants inscrits à la préparation aux concours de l'enseignement d'histoire et de géographie des universités Paris 1, Paris IV et Paris 7 »

(http://www.univ-paris1.fr/bibliotheque/bibliotheque-lavisse/accueil/),

c’est à dire à une petite minorité d’étudiants, à laquelle l’accès à la traduction de Stalin’s wars serait également indispensable : les étudiants français, y compris ceux de 2ecycle qui préparent les concours, ne lisent que rarement les ouvrages en langue étrangère.

 

C’est une réalité incontestable, dont sont informés tous les universitaires : elle a même servi de prétexte aux « commissaires scientifiques » de l’exposition des Archives nationales sur la Collaboration 1940-1945, Thomas Fontaine et Denis Peschanski, pour éliminer de la bibliographie du livre portant le même titre tout ouvrage en langue étrangère : « nous n’avons cité que des livres en français afin de permettre à un large public de compléter tel ou tel aspect de notre ouvrage » (de même, d’ailleurs, qu’ils ont proscrit, mais sans fournir d’explication, les ouvrages en français antagoniques avec leur problématique et la limitation de leurs sources d’archives pourtant consultables).

 

L’exclusion a priori par la bibliothèque (Pierre Mendès France, PMF) d’un ouvrage scientifique, par son usage et son traitement de sources originales, relatif à l’URSS signifie que les étudiants de 1er cycle de Paris 1, autrement dit l’immense majorité des étudiants, presque tous ceux qui ne passent pas les concours de recrutement, peuvent (doivent) être « librement » abreuvés de littérature antisoviétique, dont le caractère strictement historique n’est pas établi (non-recours systématique aux sources originales, appui systématique sur de la seconde main), mais qu’ils n’ont pas droit de consulter la traduction d’un ouvrage publié aux presses universitaires de Yale, un des fleurons de la « Ligue du Lierre » (Ivy League), et considéré dans le monde académique anglophone comme une référence indiscutable.

 

Et tout ceci, non pas parce que le censeur de la bibliothèque PMF de Paris 1 a pris la peine de lire l’ouvrage concerné ou les autres ouvrages et de s’expliquer sur les motifs de sa décision, mais parce qu’il rejette a priori tous les ouvrages publiés par l’éditeur Delga : un petit éditeur indépendant, qui a l’audace de s’intéresser aux travaux des intellectuels marxistes, marxisants ou progressistes ou non maladivement antisoviétiques, et d’en publier, voit ses ouvrages a priori exclus des rayonnages de la bibliothèque PMF.

 

Et pourquoi donc a priori?

 

Parce que les auteurs qu’il publie n’ont pas l’agrément de « G.M. » : « les autres titres publiés non plus » ne sauraient figurer sur lesdits « rayons », c’est à dire les auteurs pestiférés, dont vous trouverez la liste sur le site de l’éditeur

:https://www.google.fr/search?q=%C3%A9ditions+delga&ie=utf-8&oe=utf-8&gws_rd=cr&ei=DxS8VO_xA8uwUenMgKAL,

rubrique auteurs.

 

 

Une des plus grandes bibliothèques universitaires de France complète désormais la censure éditoriale stricto sensu, tentaculaire, qui empêche presque systématiquement le public français d’avoir accès aux productions universitaires étrangères de qualité. Je rappelle pour mémoire la mésaventure survenue à la fin des années 1990 à l’ouvrage du très célèbre et très reconnu Eric Hobsbawm, L’âge des extrêmes (voir mon ouvrage L’histoire contemporaine toujours sous influence, p. 36-37).

 

Sur mon collègue Roberts, dont j’ai apprécié le sérieux de l’ouvrage, vu l’ampleur des sources utilisées et l’honnêteté de leur traitement, et que l’éditeur Delga a eu le courage de faire traduire et de publier, vous trouverez les informations nécessaires complémentaires d’une part sur mon site,

http://www.historiographie.info/stalinwar.pdf,

(concernant précisément, en 2007, ce livre alors non traduit), et, d’autre part, depuis le 18 janvier, sur le site du PRCF : http://www.initiative-communiste.fr/articles/culture-debats/liberte-dexpression-paris-1-censure-un-ouvrage-pour-des-motifs-politiques/

 

Je vais naturellement alerter des journalistes, des collègues et organismes que je crois sensibles à de telles pratiques, tel le Comité de vigilance face aux usages publics de l’histoire; et adresser une protestation écrite au responsable de la bibliothèque PMF de Paris 1, Daniel Keller (daniel.keller@univ-paris1.fr). Cette nouvelle censure avérée contre la connaissance historique, et visant une question précisément interdite, en France, à la scientificité pose un problème grave.

 

Particulièrement grave même, alors que le Front national, qui a conquis plusieurs municipalités, commence à vider les rayonnages des bibliothèques publiques; alors que, depuis les événements du 7 janvier 2015, nombre de forces politiques, pas seulement à droite, en appellent à un « Patriot Act », lequel a permis, aux États-Unis, entre autres, et pour la énième fois, notamment depuis la « Guerre froide » de l’après-1945, de vider les bibliothèques d’ouvrages jugés subversifs; alors que, le 13 janvier 2015, une journaliste, Nathalie Saint Cricq, a déclaré, sur le service public : « il ne faut pas faire preuve d’angélisme » et appelé à la délation sous couvert de « repérer et traiter […] ceux qui ne sont pas Charlie »

 

(http://www.les-crises.fr/bien-joue-a-tous-episode-4-sant-cricq/).

 

Je vous remercie de diffuser le présent message aussi largement que possible

Bien cordialement,

 

Annie Lacroix-Riz

 

Je vous informerai bientôt de la censure qu’attestent les préparatifs et le contenu de l’exposition des Archives nationales sur la Collaboration 1940-1945 et du livre correspondant.

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